Jacques Doillon: "Aimer quelqu'un de formidable, c'est un peu fastoche

PARIS (AFP) — "Si aimer, c'est aimer quelqu'un de formidable, c'est un peu fastoche !" affirme dans un entretien à l'AFP Jacques Doillon, dont le film "Le premier venu", sort mercredi sur les écrans en France.

Présenté au dernier Festival de Berlin dans la section Panorama, "Le premier venu" brosse le portrait de Camille, une jeune idéaliste aux airs androgynes, insurgée contre le fait que "le verbe +se méfier+ vienne avant +aimer+" dans le Bescherelle: sa morale personnelle se fondera sur l'inversion de cet ordre.

Ainsi Camille, incarnée par la débutante Clémentine Beaugrand, choisit-elle de faire don de soi au "premier venu", un délinquant aux airs fuyants nommé Costa, alias Gérald Thomassin qui retrouve ici un rôle similaire à celui qui l'avait révélé en 1990 dans le "Petit criminel", à ce jour le plus grand succès commercial de Doillon.

"Si aimer, c'est aimer quelqu'un de formidable, c'est un peu fastoche !" explique Jacques Doillon, penché en avant et concentré, pendant l'entretien.

"Comme le personnage de mon film +La Drôlesse+, Camille semble subir une violence (de la part de Costa, ndlr) mais par son regard, son attention, sa volonté d'avoir affaire à l'autre, elle va finir par remettre ce garçon en marche, le réanimer", dit le cinéaste âgé de 64 ans.

Doillon s'attache ici, avec Costa, à dépeindre avec acuité un personnage clos sur lui-même et ses souffrances, au fil de scènes d'affrontement physique et verbal pour lesquelles le cinéaste a comme toujours multiplié les prises, afin de permettre aux acteurs d'affiner les nuances de leur jeu.

"Au cinéma le plus souvent on se contente de deux ou trois prises, ça se résume à une négociation entre ce que le réalisateur souhaitait et ce que le comédien propose d'emblée... moi je veux qu'on cherche ensemble !", dit-il.

Baigné dans les ambiances marines de la Baie de Somme, de la plage du Crotoy et des marais environnants filmés dans la lumière rasante et crue de la fin de l'hiver, "Le premier venu" dure un peu plus de deux heures.

"Même en faisant très attention je déborde presque toujours deux heures", dit Doillon qui voudrait "avoir plus de temps pour faire des films, pour passer de la nouvelle au roman... car une heure et demie de film c'est une nouvelle".

Encensé par les milieux cinéphiles dans les années 80, puis accusé de se répéter ou d'incarner avec son cinéma d'analyse psychologique ("La pirate", "Le jeune Werther", "Ponette", "Carrément à l'ouest"...) la veine nombriliste du cinéma français, Doillon ne tourne plus qu'avec difficulté.

"Je faisais un film par an, maintenant c'est un tous les cinq ans", dit-il.

Dès "L'An 01" son premier film sorti en 1973, Doillon qui fut d'abord monteur a recherché la liberté conférée par les films à petit budget tournés avec une équipe légère, se situant de plus en plus à la marge du système.

"Le cinéma est aux mains de la télé qui finance les trois quarts des films, et la télé c'est la bataille pour l'audience à 21 heures, alors on choisit la facilité, les films de divertissement", affirme-t-il.

Pendant "Le premier venu", Jacques Doillon a réfléchi à son prochain film, basé sur "une unique scène, qui durerait une heure", filmée en continu avec "deux ou trois caméras qui prendraient le relais l'une de l'autre".

Une seule semaine de tournage, des répétitions réduites au minimum: un dispositif minimal pensé pour "des raisons d'économie".

"Pour", dit-il, survivre en tant que cinéaste".