Ambassadeur rappelé: climat diplomatique tendu entre Dakar et Rabat

DAKAR (AFP) — Le rappel temporaire de l'ambassadeur du Maroc au Sénégal, consécutif selon Rabat à des déclarations jugées hostiles d'un membre de l'opposition sénégalaise, souligne les tensions récemment apparues entre les deux pays "amis", notamment autour de questions commerciales.

Mercredi soir, Rabat a brusquement annoncé le rappel, pour trois jours, de son ambassadeur à Dakar, Moha Ouali Tagma, à la suite d'un "geste franchement inamical et incompréhensible du Parti socialiste (PS)", qui n'est pourtant représenté ni au gouvernement, ni au Parlement sénégalais.

Le ministère marocain des Affaires étrangères visait ainsi les propos tenus le week-end dernier par l'ancien ministre Jacques Baudin en faveur du Front Polisario, qui revendique l'indépendance du Sahara occidental, territoire annexé depuis 1975 par le Maroc.

Les Africains ont "le devoir moral de soutenir les peuples qui luttent pour leur liberté", la lutte du Front Polisario "sera inscrite au fronton du Panthéon de tous ceux qui combattent pour arracher leur dignité", avait notamment déclaré M. Baudin à Tifariti (zone tampon avec l'Algérie) lors d'un congrès du mouvement indépendantiste.

Ces propos ont été jugés par Rabat "contraires aux liens séculaires qui existent entre les deux pays". Des relations privilégiées matérialisés ces dernières années par pas moins de quatre visites officielles du roi Mohammed VI au Sénégal entre 2001 et 2006.

L'auteur des propos incriminés, ancien ministre socialiste de la Justice et des Affaires étrangères, a confié à l'AFP sa "surprise d'une profondeur insondable".

M. Baudin a rappelé que "pendant longtemps, les Marocains ont été défendus par les Sénégalais, notamment dans le cadre de l'Union africaine (UA)", dont Rabat ne fait plus partie depuis la reconnaissance en 1984 par l'ancêtre de l'organisation panafricaine de la République arabe sahraouie démocratique (RASD).

En outre, souligne-t-il, "quelle que soit la position du PS, elle n'a pas de portée en dehors des cercles intellectuels" et ne devrait en conséquence pas provoquer de sanction diplomatique.

Du côté de la présidence sénégalaise, si le "silence radio" a été décrété sur cette épineuse question, certaines sources font part de leur incrédulité et jugent le prétexte insuffisant.

Ces sources considèrent que le rappel du diplomate (qui se trouvait déjà au Maroc mercredi) est probablement motivé par d'autres griefs, notamment au regard de tensions récentes entre Dakar et Rabat sur deux importants dossiers commerciaux.

Le premier accroc est survenu fin octobre avec l'annonce par Dakar de la prise de contrôle par l'Etat d'Air Sénégal International (ASI) aux dépens de l'actionnaire majoritaire actuel, Royal Air Maroc (RAM), dont la "gestion a montré ses limites", selon Dakar.

Et le 14 décembre, le président sénégalais Abdoulaye Wade avait annoncé que Dakar retirait la gestion du bateau assurant la liaison Dakar-Ziguinchor (sud) à la Société maritime de l'Atlantique (Somat, Maroc) au profit d'une société sénégalaise.

Pour beaucoup, même si Rabat s'est bien gardé de contester officiellement ces décisions, les autorités du Royaume chérifien attendaient un prétexte pour manifester leur mécontentement.

Une thèse à laquelle adhère Jacques Baudin, qui estime qu'"il y a forcément quelque chose de sous-jacent" dans le rappel de l'ambassadeur.

Une source diplomatique marocaine dément formellement cette version, assurant à l'AFP qu"'il n'y a pas d'amalgame possible".

"Nous souhaitions attirer l'attention de l'opinion publique sénégalaise, pour qu'elle sache le revirement pris par les socialistes à notre égard depuis le début de l'année", a soutenu cette source, en référence au récent rapprochement constaté entre responsables du PS et du Polisario.