Le procès des déchets du Probo Koala peine à éclairer les zones d'ombre

ABIDJAN (AFP) — Le procès d'Abidjan sur le déversement en 2006 des déchets mortels du cargo Probo Koala, affrété par la multinationale Trafigura, va reprendre lundi avec l'audition des témoins dans ce scandale qui, après une semaine d'audiences, conserve de nombreuses zones d'ombre.

La cour d'assises de Côte d'Ivoire doit entendre une vingtaine de personnes, parmi lesquelles des personnalités très attendues, comme le directeur du port de la capitale économique ivoirienne ou le gouverneur du district d'Abidjan.

Mais le témoin crucial est sans nul doute N'Zi Kablan, l'administrateur de Puma Energy, la filiale ivoirienne de Trafigura. Dès le début du procès, il est apparu comme le protagoniste central dans cette affaire de pollution qui a fait 17 morts et des milliers d'intoxiqués.

Son absence à l'ouverture du procès, le 29 septembre, a d'ailleurs scandalisé les avocats des neuf accusés présents dans le box, dénonçant le manque de volonté de la justice pour faire "éclater la vérité".

S'il venait, N'Zi Kablan devrait expliquer pourquoi il a choisi la petite société Tommy, qui n'avait qu'un agrément d'avitailleur, pour faire évacuer les 528 m3 de slops (résidus du nettoyage des cales) du Probo Koala lors de son escale des 19 et 20 août 2006 sur le port d'Abidjan.

Les dirigeants de Trafigura lui avaient pourtant envoyé deux courriers quelques jours plus tôt spécifiant qu'il ne s'agissait pas d'eaux sales ordinaires mais de "slops chimiques" : un mélange d'essence, de soude caustique avec haute concentration de mercaptan, dégageant une "forte odeur".

Ces courriers, sur lesquels la justice ivoirienne s'est d'ailleurs appuyée pour rendre en mars 2008 un non-lieu en faveur des cadres de la multinationale, étaient incompréhensibles, selon le patron de Tommy, Salomon Ugborugbo.

Ce "novice", qui avait reçu son agrément un mois et demi plus tôt, a affirmé que le dirigeant de Puma Energy lui a caché la nature toxiques des slops, n'insistant que sur le problème de l'odeur.

Poursuivi pour empoisonnement et risquant la prison à perpétuité, M. Ugborugbo a affirmé que N'Zi Kablan lui avait presque "dicté" la lettre adressée à Trafigura dans laquelle il acceptait le travail en précisant qu'il "assumerait toutes ses responsabilités".

Dans cette lettre, il expliquait avoir pris contact avec un chimiste qui lui a conseillé de déverser les slops dans une décharge publique d'Abidjan, "équipée de manière adéquate".

La première semaine du procès a d'ailleurs révélé les failles de l'enquête, comme l'absence de confrontation entre certains protagonistes, dont les patrons de Tommy et de Puma Energy.

Elle n'a pas non plus permis d'éclairer certains points, comme cette autorisation de la décharge pour y déverser des produits chimiques.

On ne sait toujours pas non plus pourquoi les chauffeurs des camions-citernes ont, face aux plaintes des riverains, précipitamment déversé le reste de leur cargaison à travers la ville, polluant une quinzaine de sites.

L'audition des témoins permettra peut-être de faire la lumière sur la chaîne de responsabilités, notamment lors du pompage sur le navire des slops qui n'a pas été arrêté malgré une odeur déjà insoutenable.

Selon le patron de Tommy, des "experts de Trafigura" et un officier du Probo Koala étaient alors intervenus.

Les avocats de la défense ont demandé de faire citer à comparaître les dirigeants de Trafigura sans trop y croire, la multinationale ayant conclu en février 2007 un accord à l'amiable avec l'Etat ivoirien.

En échange de l'abondon de toute poursuite et de la libération de trois dirigeants incarcérés lors d'un déplacement à Abidjan, Trafigura a versé 100 milliards de francs CFA (152 millions d'euros).