Outreau : le procureur Lesigne prié par Mme Dati de quitter son poste

PARIS (AFP) — Rachida Dati a prié le procureur de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), Gérald Lesigne, de quitter son poste pour une autre affectation, invoquant le "traumatisme" qu'a été l'affaire de pédophilie d'Outreau, une décision qualifiée par les syndicats de "sanction indirecte".

Comme la garde des Sceaux l'"a souhaité", Gérald Lesigne, 60 ans, objet d'une procédure disciplinaire devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), "quittera ses fonctions à la tête du parquet de Boulogne-sur-Mer et la cour d'appel de Douai (Nord) dans les prochains mois", a annoncé mardi le ministère de la Justice.

Le maintien du procureur à son poste, a expliqué le ministère, "n'est pas une réponse à la hauteur des traumatismes" engendrés par l'affaire "pour les personnes acquittées, les Français et l'ensemble de l'institution judiciaire".

Dans ses fonctions, qu'il occupe depuis 1996, M. Lesigne avait requis en 2001 l'incarcération de plusieurs personnes suspectées d'actes pédophiles à Outreau (Pas-de-Calais) qui seront finalement innocentées des mois voire des années plus tard, leur "vie brisée" selon certaines d'entre elles.

Au total, 17 personnes avaient été jugées devant les assises pour avoir participé à des abus sexuels sur mineurs. Parmi elles, 13 seront mises hors de cause, 7 lors du premier procès en 2004 et 6 autres en appel en 2005.

L'une des acquittés, Roselyne Godard, a jugé mardi que déplacer le procureur de Boulogne "ne servait à rien". "Un tas d'autres personnes sont responsables. En faire un bouc émissaire, je trouve ça déplorable", a affirmé Mme Godard, qui préside l'Association des innocents justiciés à tort (Aijat).

Un avis partagé par l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire). Son secrétaire général Laurent Bédouet s'est dit "choqué" que M. Lesigne soit ainsi "indirectement sanctionné", alors que le procureur général Jean-Amédée Lathoud a été promu après l'affaire de Douai à Versailles, "à la tête de la deuxième cour d'appel de France".

Renvoyé en 2006 devant le CSM par le ministre Pascal Clément pour ses "insuffisances" dans le suivi du dossier, Gérald Lesigne a été jugé fin mai par ses pairs qui ont conclu, dans un "avis" transmis le 18 juillet à Rachida Dati, qu'il n'y avait pas lieu de le sanctionner.

Mardi, les défenseurs du procureur ont estimé que la ministre "ne pouvait juridiquement pas faire autrement" qu'accepter ces conclusions, et qu'elle a trouvé "une porte de sortie honorable" en insistant sur le départ de Boulogne tout en passant sous silence l'accord amiable sur la future affectation.

Car lors d'une entrevue le 24 juillet avec Mme Dati, "il lui a été précisé (à M. Lesigne, NDLR) qu'il n'avait pas de sanction et qu'il avait la possibilité de demander une affectation à grade égal, ce qu'il a accepté", a fait valoir l'un des défenseurs, Me Léon-Lef Forster.

Gérald Lesigne, qui de source proche du dossier devrait prendre un poste de substitut général à la cour d'appel de Caen, a regretté une présentation par la Chancellerie "assez décalée de la réalité".

"Ce n'est pas du tout une mutation d'office, c'est une mutation qui est acceptée parce que souhaitée par moi pour de multiples raisons", a-t-il assuré à l'AFP.

Outre l'USM, un autre syndicat, FO-magistrats, a fermement critiqué Mme Dati, jugeant que sa "méthode déloyale" et sa "décision scandaleuse" revenaient à interdire au procureur la promotion à laquelle il était en droit d'aspirer après douze ans dans les mêmes fonctions.