Le plus long conflit dans la presse francophone en Amérique du Nord

QUÉBEC (AFP) — Des journalistes d'un tabloïd canadien mis en lock-out par leur employeur lui tiennent tête en publiant un quotidien gratuit depuis plus d'un an dans ce qui est devenu le plus long conflit de la presse francophone en Amérique du Nord.

"On savait dès le début que cela n'allait pas durer une semaine ou deux, mais on ne savait pas que ça allait durer plus d'un an", explique Taïeb Moalla, journaliste du "Journal de Québec" aujourd'hui au "MédiaMatinQuébec" un quotidien gratuit publié par les "lock-outés".

Propriété du géant Quebecor, le "Journal de Québec" tire entre 105.000 et 200.000 copies par jour, ne compte pas de site internet propre et génère un bénéfice de plusieurs millions de dollars par année, une exception à l'heure de la désaffection de la presse écrite.

Mais le groupe de presse --qui détient plusieurs journaux à travers le Canada-- entend s'ajuster à la "révolution numérique" qui met un terme, selon lui, à "l'âge d'or" des journaux payants.

"Les gens ont appris à s'informer ailleurs, que ce soit sur internet, les chaînes d'information continue ou les quotidiens gratuits. Les quotidiens payants doivent radicalement changer leurs façons de faire les choses s'ils veulent continuer d'exister", plaide Quebecor dans une lettre publique.

En conséquence, le groupe veut obtenir de ses employés qu'ils alimentent le futur site internet et qu'ils passent de 32 heures à 37,5 heures par semaine sans augmentation de salaire.

Sentant le conflit poindre à l'horizon, les employés du journal avaient fomenté à l'hiver 2007 "l'opération langouste", préparant en secret la création d'un quotidien gratuit comme moyen de pression contre leur employeur.

"A la table des négociations, on a vu les demandes, l'attitude des patrons. On s'est demandé quoi faire pour contrer ça. On se voyait mal faire des piquets de grève indéfiniment (...) alors on a eu l'idée de sortir ce quotidien gratuit", se souvient Denis Bolduc, éditeur du journal gratuit.

Le 22 avril 2007 les employés du quotidien votaient la grève et Quebecor décrétait un lock-out. Deux jours plus tard le premier quotidien gratuit de Québec apparaissait dans les rues de la ville: le MediaMatinQuébec.

Près de 15 mois plus tard, ce quotidien gratuit distribue 40.000 exemplaires et concurrence le Journal de Québec, tabloïd produit pour l'essentiel par une poignée de cadres.

"C'est un moyen de pression exceptionnel salué par tout le monde y compris par les plus anti-syndicalistes. On rajoute un service, on n'en retranche pas. On ne casse rien, on applique une pression économique sur l'employeur", estime M. Moalla.

Plusieurs annonceurs ont retiré leur publicité dans le "Journal de Québec" dans les premiers mois du conflit mais semblent être revenus par la suite. Et les profits des "journaux" de Quebecor Media n'ont pas pâti de ce conflit, le plus long de l'histoire de la presse francophone en Amérique du Nord.

Quant aux "lock-outés", ils vivent de prestations que leur verse leur syndicat et de dons d'autres organisations.

"Aux Etats-Unis, quand il y a eu l'intégration des quotidiens avec le web, il y a eu des débats mais il n'y a jamais eu de conflit comme celui-là", juge Florian Sauvageau, directeur du Centre d'étude des médias à l'Université Laval.

Il est "difficile de penser que les journalistes vont accepter de travailler plus d'heures et sur internet", mais d'un autre côté ils "doivent accepter que dans 10 ans les journaux seront sur internet. Graduellement les auditoires vont aller sur internet", explique-t-il à l'AFP.

Et selon la presse locale Quebecor songe à lancer son propre journal gratuit dans la capitale québécoise, le "24 heures", qui concurrencerait directement le quotidien de ses "lock-outés".

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