Evaluer le nombre de victimes au Darfour: un exercice qui fait débat

NEW YORK (AFP) — Lorsqu'un haut responsable de l'ONU a annoncé cette semaine une nouvelle estimation du nombre de personnes mortes au Darfour des suites de la guerre civile, le portant à 300.000, le débat sur la précision de ce type de statistiques a été relancé.

"Une étude en 2006 avait fait état de 200.000 morts des effets combinés du conflit. Ce chiffre doit être plus élevé maintenant, peut-être de 50%", a déclaré devant le Conseil de sécurité John Holmes, coordinateur du secrétaire général adjoint de l'ONU pour les affaires humanitaires.

Ce total inclut les victimes décédées lors de combats, mais aussi des conséquences de la guerre comme la famine et les maladies, au cours des cinq années de conflit dans cette région de l'ouest du Soudan.

L'estimation précédente de 200.000 morts avait été faite sur la base d'une étude de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). "Nous sommes maintenant deux ans plus tard, c'est donc une extrapolation raisonnable de dire que ce n'est plus 200.000 et que cela doit être nettement plus que cela", a-t-il dit. "Je ne cherche pas à donner un chiffre exact", a-t-il toutefois insisté.

Pour Eric Reeves, un universitaire spécialiste du Soudan au Smith College de Northampton (Massachusetts, nord-est), le chiffre de John Holmes est "très, très conservateur". Il avance le chiffre de "500.000 sur la base de données de la Coalition of International Justice (CIJ), qui suggère que fin 2004 plus de 200.000 personnes étaient décédées de morts violentes".

L'ambassadeur du Soudan à l'ONU, Abdalmahmood Abdalhaleem Mohamad, a lui qualifié l'estimation de M. Holmes de "non objective". "Selon nos propres calculs, le nombre des morts n'excède pas 10.000", a-t-il ajouté, précisant que ce chiffre n'incluait que les décès dus aux violences. "Il n'y a pas d'épidémie ni de famine au Darfour", a-t-il affirmé.

Tenter d'évaluer la mortalité au Darfour est une tache ardue pour les travailleurs humanitaires sur place, qui font face à des tactiques d'intimidation et de harcèlement de la part des autorités soudanaises.

Dans ce contexte, certains experts ont questionné la crédibilité de certaines organisations militant pour la cause du Darfour, les accusant de gonfler les chiffres pour sensibiliser davantage l'opinion publique.

Dans uns tribune publiée dans le Financial times en 2005, Debarati Guha-Sapir, responsable du Center for Research on the Epidemiology of Disasters (CRED) et épidemiologiste à l'Université catholique de Louvain à Bruxelles, mettait en garde contre "des chiffres sensationnels qui n'aident pas la cause du Darfour".

La scientifique faisait référence en particulier aux 400.000 morts annoncés par Eric Reeves et la CIJ à l'époque.

Le CRED, qui travaille avec l'OMS et est considéré comme une référence au sujet du nombre de victimes au Darfour, souligne que le chiffre de 200.000 est basé sur un recensement de l'OMS de 2004 qui faisait état de 10.000 morts par mois lorsque les violences étaient les plus fortes.

La mortalité moyenne dans les zones subsahariennes est de 16 pour 1.000 par an. Afin d'évaluer les morts au Darfour, les experts calculent la différence entre la mortalité actuelle et cette moyenne.

"En 2005, nous avons estimé à 125.000 le nombre de morts au Darfour, dont 25% lors de violences pour la période 2003-2005", souligne Olivier Degomme, chercheur au CRED. "L'ONU a estimé à 200.000 morts dues au conflit pour la même période", ajoute-t-il.

"Depuis 2005, il y a sûrement encore beaucoup de morts au Darfour. Les services basiques de santé ne fonctionnent pas, les enfants ne sont pas vaccinés et ne sont pas bien nourris, la sécheresse est un problème majeur et il y a des attaques sporadiques contre des civils", explique à l'AFP Mme Guha-Sapir, qui juge réaliste le total de 300.000 morts avancé par l'ONU.