Benoît XVI annule une visite après une fronde d'universitaires

ROME (AFP) — Benoît XVI a annulé mardi la visite qu'il devait effectuer jeudi à l'université La Sapienza de Rome à l'invitation du recteur, cédant aux protestations qui se sont élevées dans le milieu universitaire contre l'intervention d'un pape dans une "enceinte laïque".

Cette reculade totalement inédite est survenue après plusieurs jours d'effervescence et de polémiques sur l'opportunité de la présence du chef de l'Eglise catholique à la cérémonie d'ouverture de l'année académique à La Sapienza, la plus importante université d'Italie et même d'Europe.

Un collectif d'enseignants du département de physique ainsi que des groupes d'étudiants radicaux avaient estimé que la présence du chef de l'Eglise catholique en cette circonstance aurait été une violation de la laïcité et de l'autonomie multiséculaire de l'Université.

Ils dénonçaient aussi les positions conservatrice de Benoît XVI en matière de moeurs et sa conception d'une recherche scientifique subordonnée à la foi religieuse.

Les risques de dérapage de l'agitation des étudiants, qui ont lancé lundi une "semaine anticléricale" et occupé brièvement mardi les bureaux du rectorat semblent avoir joué un rôle majeur dans cette annulation, selon l'agence Ansa.

La fronde contre la venue du pape est née dans le département de physique de l'université. Le professeur émérite Marcello Cini s'est indigné dés le 14 novembre d'une "incroyable violation de la tradition d'autonomie des universités", bientôt relayé par un groupe de 67 enseignants et chercheurs du même département.

Le fait n'est pas dû au hasard, a expliqué à l'AFP Carlo Cosmelli, l'un des signataires: "depuis la condamnation de Galilée par l'Inquisition en 1633, les physiciens sont particulièrement sensibles aux ingérences de l'Eglise catholique dans le domaine scientifique".

Les enseignants ont exhumé une déclaration du pape alors qu'il était encore préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi - l'héritière de la Sainte Inquisition. Le théologien Joseph Ratzinger avait semblé justifier, au nom d'"une rationalité plus grande" que la science, le procès fait à Galilée pour sa théorie sur l'univers.

"Benoît XVI multiplie les interventions sur le thème de la nécessaire subordination de la science à la foi", a souligné Carlo Cosmelli.

Le fameux discours de Ratisbonne (septembre 2006) a fait scandale pour sa vision de l'islam mais il contenait aussi une analyse sur la rationalité de la foi "tout aussi problématique", a estimé ce scientifique qui se définit pourtant comme "catholique".

Pour Marcello Cini, "l'Eglise ne peut plus user du bûcher et des peines corporelles, aujourd'hui elle se sert de la déesse Raison vantée par les Lumières comme d'un cheval de Troie contre la connaissance scientifique".

A quelques exceptions près la classe politique italienne a sévèrement jugé "l'intolérance" du groupe des scientifiques et a déploré l'annulation de la visite.

Le chef du gouvernement Romano Prodi a exprimé "sa forte solidarité" au pape et sa "profonde amertume", condamnant "un climat qui ne fait pas honneur à la tradition de tolérance de l'Italie".

"Je suis satisfait, c'était ce que je demandais", a déclaré Marcello Cini à l'AFP, déclarant cependant prévoir d'être soumis "à la vindicte publique".

Jean Paul II s'était rendu à La Sapienza en avril 1991. Le pape polonais avait été copieusement chahuté et sifflé par des petits groupes de contestataires mais avait rebondi avec humour sur "le réveil réconfortant" de la jeunesse.